TRIBUNE
DU MINISTRE DES
AFFAIRES ETRANGERES
ET EUROPEENNES,
M. BERNARD KOUCHNER,
DANS LE QUOTIDIEN
"LES ECHOS"
(Paris, 29 avril
2008)
Réussir
le passage à
la nouvelle ère
nucléaire
Il
y a trente ans,
la France fit
le choix du nucléaire.
C'était
le prix de son
indépendance,
celui sa prospérité,
celui de sa liberté.
Cette décision
audacieuse s'accompagna
de débats
légitimes
qu'il convient
de poursuivre,
mais elle a prouvé
sa pertinence.
Nous disposons
aujourd'hui d'une
autonomie énergétique
dont chaque Français
bénéficie
: le coût
de notre électricité
est le plus faible
du monde et notre
économie
est l'une des
plus sobres en
émission
de carbone. Notre
expérience
et notre technologie
nucléaires
font de la France
un acteur majeur
de ce secteur
stratégique.
Alors
que le baril de
pétrole,
qui atteint des
sommets, poursuit
sa progression
et que le réchauffement
climatique s'impose
comme l'une de
nos inquiétudes
majeures, le débat
sur l'énergie
nucléaire
retrouve tout
son intérêt.
Face à
ces enjeux planétaires,
nous ne pouvons
nous contenter
de réponses
hexagonales. Les
demandes de pays
qui souhaitent
bénéficier
de cette énergie
propre et peu
coûteuse
sont légitimes.
Pour autant, les
interrogations
qui entourent
l'énergie
nucléaire
ne peuvent être
ignorées.
Elles exigent
de la France une
politique concertée,
transparente et
irréprochable.
Dans
ce domaine capital,
le principe de
responsabilité
ne justifie ni
l'immobilisme
ni l'égoïsme.
Au-delà
de considérations
commerciales,
négligeables
au regard des
enjeux humains
et environnementaux,
nous avons la
responsabilité
de saisir l'opportunité
d'un contrôle
accru, avec la
communauté
internationale,
sur un domaine
dont dépend
directement l'avenir
de notre planète.
C'est en respectant
certains impératifs
essentiels que
nous lutterons
efficacement contre
les tentatives
de détournement
de la technologie
civile à
des fins militaires.
Premier
impératif
: nous assurer
que le développement
du nucléaire
civil n'aidera
jamais un pays
qui participe
à la prolifération.
La France n'exportera
donc aucune technologie
vers des pays
qui ne respectent
pas leurs obligations,
qu'elles découlent
du Traité
sur la non-prolifération
des armes nucléaires
(TNP) ou des résolutions
du Conseil de
sécurité.
Tous les pays
doivent se soumettre
aux exigences
de l'Agence internationale
de l'Energie atomique
(AIEA).
Second
impératif
: prendre pleinement
en compte la nature
duale des technologies
du cycle du combustible.
La maîtrise
de ces technologies
est nécessaire
à tout
pays cherchant
à se doter
de capacités
nucléaires
militaires. C'est
la raison pour
laquelle l'exportation
des technologies
de l'enrichissement
et du retraitement
doit répondre
à des critères
beaucoup plus
stricts que l'exportation
des réacteurs
eux-mêmes
ou celle du combustible
destiné
à les alimenter.
Depuis
plusieurs années,
la France propose
que ces critères
soient renforcés.
En attendant qu'un
consensus s'établisse,
elle se conforme
déjà
à cette
exigence. Et elle
soutient activement
la mise en place
d'un mécanisme
multilatéral
de fourniture,
qui pourrait prendre
la forme d'une
banque du combustible.
Cette banque garantira
à chacun
un accès
continu à
l'uranium pour
ses réacteurs
sans besoin de
développer
des capacités
autonomes d'enrichissement.
D'où une
sécurité
renforcée.
Troisième
impératif
: n'exporter que
des réacteurs
non-proliférants,
c'est-à-dire
à eau légère,
technique que
nous maîtrisons
parfaitement.
Au-delà
de ces règles
de base, notre
sécurité
dépend
également
du respect des
conditions de
sûreté
et de sécurité
par les Etats
acquéreurs.
La France accordera
une priorité
particulière
à la formation
des hommes, garantie
d'une énergie
nucléaire
exploitée
dans des conditions
optimales. Nous
souhaitons ainsi
créer un
centre international
de formation à
la technologie,
à la sûreté
et à la
sécurité
nucléaires.
L'ensemble
de ces garanties
doit s'inscrire
dans une politique
de transparence
et de concertation.
La France ne cache
pas ses projets
dans le nucléaire
civil. Nos accords
de coopération
font l'objet d'une
large information
et sont systématiquement
transmis à
la Commission
européenne
pour accord préalable,
conformément
au traité
Euratom. Nous
profiterons également
de la prochaine
présidence
française
de l'Union européenne
pour favoriser
une implication
plus forte de
l'Union en faveur
du nucléaire
civil.
Faciliter
les usages pacifiques
du nucléaire
va de pair avec
le renforcement
de la transparence
et des contrôles.
C'est la raison
pour laquelle
la France souhaite
l'universalisation
du protocole additionnel,
aujourd'hui adopté
par plus de quatre-vingts
pays, qui donne
des pouvoirs renforcés
à l'AIEA
dans sa mission
de vérification
des activités
nucléaires
des Etats. Comme
je l'ai récemment
affirmé
à son directeur,
Mohammed El Baradeï,
nous continuerons
de soutenir l'action
de cette agence,
dont la mission
est cruciale.
Le
développement
de l'énergie
nucléaire
civile nous impose
de décourager
ceux qui seraient
tentés
de la détourner
à d'autres
fins. C'est tout
l'enjeu du dossier
iranien. La moindre
entorse aux principes
de non-prolifération
entraînerait,
nous le savons,
une escalade terrible.
Si nous laissions
un pays comme
l'Iran mener des
activités
duales sans rationalité
économique,
alors que des
soupçons
sérieux
pèsent
sur la dimension
militaire de ses
programmes, que
l'AIEA elle-même
vient de renforcer,
nous amènerions
ses voisins à
vouloir faire
de même.
C'est pourquoi
je me suis particulièrement
engagé
sur le dossier
iranien et continuerai
à le faire,
en combinant fermeté
et volonté
farouche de dialogue
avec l'Iran.
Nous
entrons dans une
nouvelle ère
nucléaire.
Sachons, ensemble,
la rendre synonyme
de sécurité
collective et
de prospérité
partagée,
sachons la fonder
sur trois piliers
essentiels : promotion
responsable du
nucléaire
pour des usages
pacifiques, contrôle
du cycle du combustible
et banque du combustible.
Tout en continuant,
évidemment,
sur la voie du
désarmement
nucléaire,
en fonction d'un
environnement
stratégique
évolutif,
comme le président
de la République
l'a annoncé
dans son discours
du 21 mars à
Cherbourg. La
France a toujours
pris ses responsabilités.
Les techniques
dont elle a une
maîtrise
reconnue et respectée
méritent
d'être mises
à la disposition
des peuples. Avec
toutes les garanties
de prudence, de
sécurité,
de transparence
nécessaires.
Pour que l'énergie
bon marché
et non polluante
ne soit plus l'apanage
de quelques-uns
mais la richesse
de tous./.