VOEUX
AU CORPS DIPLOMATIQUE
ALLOCUTION
DU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE,
M. NICOLAS SARKOZY
(Paris, 18 janvier 2008)
Monsieur
le Premier Ministre,
Monsieur le Ministre des Affaires
étrangères et
européennes,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Je vous souhaite la très
bienvenue. Je vous adresse mes
voeux les plus sincères
pour vous-mêmes et pour
tous les vôtres et je
vous demande de transmettre
à vos chefs d'Etat les
souhaits que je forme à
leur intention et pour vos pays,
que vous représentez
si bien, en France.
Monsieur le Nonce,
Je vous remercie de vos paroles
et vous prie de transmettre
à sa Sainteté
le Pape Benoît XVI, que
nous aurons l'honneur de recevoir
en France cette année,
l'expression de ma vive gratitude
pour l'accueil si chaleureux
qu'il m'a réservé
il y a un mois au Vatican.
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
En vous recevant cet après-midi,
je ne souhaite pas revenir sur
l'analyse détaillée
de l'état du monde et
la description du rôle
de la France que j'avais présentées
le 27 août aux ambassadeurs
français : vous en connaissez
le texte ; il reste d'actualité.
Je crois plus utile aujourd'hui
de vous dire quelles sont les
convictions et les réflexions
qui sous-tendent l'action internationale
de la France, puis de vous présenter
les priorités de cette
action en 2008.
Au fond, une conviction a inspiré
toute ma vie politique et m'anime
depuis que les Français
m'ont confié la première
charge de l'Etat : je n'ai pas
été élu
pour m'incliner devant des fatalités.
Du reste, je ne crois pas à
la fatalité. J'ai été
élu pour créer
des opportunités, pour
changer la France à travers
un processus continu de réformes
profondes. J'ai été
élu avec la conviction
que la France avait un rôle
important, peut-être même
irremplaçable, sur la
scène internationale.
J'ai été élu
avec la volonté, la détermination
la plus totale à agir,
à conduire une politique
étrangère cohérente,
ambitieuse, efficace.
La deuxième conviction
: c'est que le point de départ
de cette politique étrangère
doit être une analyse
lucide, réaliste de la
place de la France telle qu'elle
est dans le monde d'aujourd'hui.
Or, s'il est relativement facile
de prendre la mesure de ce que
représente la France,
il est bien difficile de définir
le monde de ce début
de XXIe siècle, plus
difficile encore de prédire
ce qu'il sera au cours des prochaines
décennies.
Deux défis contribueront
à structurer la société
internationale du XXIe siècle,
peut-être plus profondément
que les idéologies ne
l'ont fait au XXe.
Le premier défi est celui
du changement climatique qui
menace l'avenir même de
notre planète et de l'humanité
tout entière, qui pose
la question de la gestion de
ressources énergétiques
devenues rares et donc chères
et celle, plus difficile encore,
de notre capacité à
inventer, ensemble, un nouveau
mode de croissance.
Le deuxième défi
est celui des conditions du
retour du religieux dans la
plupart de nos sociétés.
C'est une réalité,
seuls les sectaires ne le voient
pas. C'est une réalité
incontournable qui avait, en
son temps, été
prévue par Malraux. Dans
mon discours de Saint-Jean de
Latran, discours auquel j'attache
beaucoup de prix, Monseigneur,
j'ai précisé ma
conception d'une laïcité
où la place de la religion
serait définie en termes
plus positifs. Devant le Conseil
consultatif de l'Arabie saoudite,
à Riyad cette semaine,
j'ai fait écho aux propos
pleins de sagesse du Roi Abdallah
et plaidé en faveur d'une
conception ouverte, tolérante
de la religion. Certains groupes
veulent imposer leur vision
fondamentaliste, hégémonique,
intolérante. La forme
la plus extrême est celle
des réseaux terroristes
globaux du type Al Qaida qui
rêvent d'une confrontation
Islam contre Occident, pour
mieux dicter leur loi à
des peuples qui ne demandent
pourtant qu'à vivre leur
foi dans la paix.
Le monde, j'en suis convaincu,
peut relever ces deux défis,
mais à une condition
: trouver le chemin de son unité.
Là est la grande question
: comment parvenir à
cette unité indispensable
pour relever le défi
du changement climatique et
pour relever le défi
de la place d'une religion tolérante
dans le monde ? Comment y parvenir
? Et surtout, en serons-nous
capables ?
Nous sommes sortis des certitudes
simples du monde bipolaire,
stable mais injuste, qui nous
a imposé sa loi de 1945
à 1990. Certains pays
ont payé cher, en termes
de souffrance, ce monde stable.
D'ailleurs, pour moi, la stabilité
n'est pas un objectif de politique
étrangère. Et
je me méfie. Au nom de
la stabilité, on a accepté
le mur de Berlin ; au nom de
la stabilité, on ne dit
rien de Yalta, au nom de la
stabilité, on considère
qu'il y a des peuples qui ont
droit à la liberté
et d'autres qui n'ont droit
qu'à la dictature. La
stabilité n'est pas un
objectif si cette stabilité
conduit à la pérennité
d'un système injuste.
Mais nous ne sommes déjà
plus dans le monde unipolaire
qui s'esquissait, lui, entre
1991 et 2001. Des mots qui sonnaient
juste il y a quelques années
seulement, tel que celui "d'hyperpuissance",
n'ont plus cours aujourd'hui.
Ils ne sont même plus
employés. Nous sommes
entrés, sans doute pour
les trois ou quatre décennies
à venir, dans une ère
de puissance relative. L'émergence
économique et politique
de la Chine, de l'Inde, du Brésil,
le retour de la Russie créent
les conditions objectives d'un
nouveau concert des grandes
puissances, d'un monde multipolaire
dont l'Union européenne
pourrait devenir progressivement
l'un des pôles les plus
actifs, si seulement elle en
a la volonté.
Entre ces grandes puissances
du XXIème siècle,
il reste donc à inventer
des relations, à inventer
des institutions, leur permettant
d'agir efficacement pour le
bien commun de l'Humanité.
Les notions d'ennemi ou d'adversaire
n'ont plus cours entre elles.
Toute la question est de savoir
s'il est possible de faire prévaloir
sur les idées de concurrence,
de rivalité, celle de
partenariat responsable. Toute
la question est de savoir si
nous serons capables de bâtir
pour le XXIème siècle
un ordre nouveau, mieux adapté
à notre monde globalisé
et aux défis à
relever, où tous les
Etats, tous, grands et petits,
auront le sentiment que leurs
intérêts sont équitablement
pris en compte.
A ces questions fondamentales,
j'ai souhaité, avec Bernard
Kouchner, apporter, au nom de
la France, des réponses
qui marquent une certaine rupture,
je l'assume, et qui s'inscrivent
dans une vision, je l'espère
cohérente, de la place
et du rôle de la France.
J'ai d'abord voulu situer, franchement
et nettement, et là est
la première rupture,
la France au sein de sa famille
occidentale. Dans un monde qui
a perdu ses repères,
où la confusion tend
à régner précisément
parce que nous sommes engagés
dans une transition vers un
ordre qui reste à inventer,
il me paru essentiel d'affirmer,
avec clarté, où
la France se situe et quelles
sont les valeurs qui, pour elle,
sont essentielles.
Ce repositionnement n'est en
rien un abandon ou une quelconque
atteinte à notre indépendance
ou à notre liberté
de parole et d'action. Je l'ai
dit avec force devant le Congrès
des Etats-Unis : la France est
"un ami des Etats-Unis
d'Amérique, un ami debout,
un allié indépendant,
un partenaire libre".
En se plaçant clairement
dans sa famille occidentale,
la France, et c'était
mon objectif, accroît
sa crédibilité,
sa marge d'action, sa capacité
d'influence à l'intérieur
comme à l'extérieur
de sa famille. D'ailleurs, comment
espérer avoir de l'influence
sur sa famille politique si,
dans le même temps, on
n'y a plus sa place ou si les
membres de cette famille politique
se méfient de vous ?
La capacité d'influence
de la France sur sa famille
occidentale tient à la
clarté de son engagement
et de ses choix.
Notre priorité absolue
à l'intérieur
de la famille occidentale va
à la construction de
l'Union européenne. Grâce
au Traité simplifié,
après dix années
de débat paralysant sur
ses institutions, l'Europe est
enfin, à nouveau, en
marche, et la France a repris
toute sa place au coeur de l'Union.
Il était temps et, dans
un positionnement nouveau, la
France a pris sa place : au-delà
de l'entente franco-allemande
qui est plus que jamais essentielle,
j'ai voulu d'emblée établir
des relations de travail étroites
confiantes avec la Commission
et avec le Parlement européen.
J'ai voulu que la France soit
à l'écoute et
aux côtés des nouveaux
Etats membres d'Europe centrale
qui ont beaucoup à nous
apporter et je ne suis pas de
ceux qui pensent qu'ils ont
moins à dire parce qu'ils
sont les derniers arrivés
dans la famille. On est dans
la famille ou on n'y est pas.
Si on est dans la famille, on
a le même droit à
la parole que les autres. J'ai
souhaité resserrer nos
liens, par ailleurs, avec nos
partenaires méditerranéens.
Mais chacun sait que l'ambition
française de voir émerger
l'Union européenne comme
un acteur global du XXIème
siècle suscitait des
méfiances, notamment
dans le domaine de la défense.
La France ne voulait-elle pas
affaiblir, voire détruire
l'Alliance atlantique ? A ce
soupçon, j'ai voulu apporter
une réponse claire, et
je l'ai fait devant le Congrès
des Etats-Unis. Face à
l'ampleur des menaces et des
crises, le développement
d'une Europe de la défense
efficace est une nécessité
stratégique. C'est donc
ma priorité pour les
années à venir.
L'opposer à l'Alliance
atlantique n'a aucun sens. L'Europe
de la défense et l'ancrage
atlantique sont les deux volets
d'une même politique de
défense et de sécurité.
C'est dans ce contexte que la
France entend rénover
sa relation avec l'OTAN. Il
faut maintenant nous mettre
au travail et la France fera
des propositions à la
fois pragmatiques et ambitieuses,
dans une double perspective
: la Présidence française
de l'Union et le Sommet du 60ème
anniversaire de l'Alliance.
A l'extérieur de la famille
occidentale, ensuite, notre
repositionnement a, me semble
t-il, renforcé notre
crédibilité et
le poids de notre message. Ce
fut le cas à Pékin,
lorsque j'ai exposé nos
vues sur le nécessaire
rééquilibrage
des relations entre les principales
monnaies, après en avoir
auparavant parlé aux
Etats-Unis, et en étant
immédiatement suivi en
Chine par les présidents
de la Banque centrale européenne
et de l'Eurogroupe, puis par
celui de la Commission. Ce fut
le cas lorsqu'après avoir
beaucoup consulté, notamment
l'Egypte et l'Arabie saoudite,
et avec les encouragements des
principaux dirigeants concernés,
j'ai choisi d'engager un dialogue
sur le Liban avec le président
syrien.
Et ceci me conduit à
la deuxième novation
que j'ai voulu introduire dans
notre politique étrangère
: je souhaite que nous conduisions
une diplomatie de la réconciliation.
Dans cette période de
puissance relative, marquée
par une contestation croissante
de la légitimité
des interventions extérieures
et une aggravation parallèle
des divisions religieuses, ethniques,
sociales, la France doit dialoguer
avec tout le monde. Elle doit
rechercher avec opiniâtreté
et pragmatisme à réduire
les facteurs de tension et à
progresser vers des solutions
de paix conformes aux principes
qui nous inspirent.
C'est le sens du dialogue que
nous avons renoué, en
Afrique, avec les présidents
du Rwanda, du Soudan et de la
Côte d'Ivoire. C'est le
sens de l'accueil que j'ai voulu
réserver au Président
Chavez ou au colonel Kadhafi.
Si l'on ne tenait pas compte
des gestes accomplis par le
dirigeant libyen en renonçant
aux armes de destruction massive
sous contrôle international,
en renonçant au terrorisme
avec indemnisation des victimes,
en libérant les infirmières
bulgares, quel message enverrait-on
aux dirigeants de la Corée
du Nord ou de l'Iran alors que
nous cherchons à les
convaincre d'en finir avec la
prolifération ? Cela
s'appelle avoir un minimum de
cohérence et de courage.
Mais soyons clairs : cette diplomatie
de la réconciliation
n'est en rien une diplomatie
de la complaisance. Parce que
nous sommes franchement au coeur
de notre famille occidentale,
c'est donc sur la base de nos
valeurs et de nos principes
que nous conduisons ces dialogues,
fondés sur la clarté,
la transparence et la fermeté.
C'est dans cet esprit que j'ai
pris l'initiative en faveur
des infirmières bulgares
ou des otages de Colombie, en
particulier d'Ingrid Betancourt,
qui doit rentrer à la
maison sans délai. C'est
dans cet esprit que j'ai plaidé
à Pékin contre
la peine de mort et pour la
liberté de la presse,
ou à Moscou pour le respect
des droits des minorités
ethniques ou sociales. Et lorsque
les orientations agréées
lors d'un dialogue ne sont pas
respectées, ou lorsque
ce dialogue ne débouche
pas sur les résultats
attendus, il m'appartient en
toute clarté d'en tirer
les conséquences. C'est
ce que j'ai fait à propos
de la Syrie et du Liban qui
a droit à son indépendance,
point sur lequel la France ne
transigera jamais et ne renoncera
jamais.
La troisième novation
de notre politique étrangère
porte sur la notion, qui me
tient à coeur, de diversité,
avec son corollaire, la réciprocité.
J'y ai consacré l'essentiel
de mon discours de Constantine,
en Algérie. En Europe,
Mesdames et Messieurs, plus
que partout ailleurs, nous avons
vécu, avec l'holocauste,
l'horreur absolue à laquelle
conduit le refus de l'Autre,
de sa différence, qu'elle
soit ethnique, religieuse ou
culturelle. Le même refus
de l'Autre a conduit au génocide
du Rwanda.
Aujourd'hui, c'est sur le terrain
religieux, avec la montée
des fondamentalismes, que l'on
voit apparaître la tentation
de l'exclusion, de l'enfermement
et du refus de l'autre.
Autant que le combat pour la
démocratie, je veux dire
que le combat pour la diversité,
pour l'ouverture, pour la tolérance,
pour l'acceptation de l'autre
dans sa différence, me
semble fondamental. Il est,
d'une certaine façon,
le préalable à
l'extension des libertés
et à l'enracinement de
la démocratie. Je ne
vois d'ailleurs pas comment
on peut penser à l'enracinement
de la démocratie si on
commence par ne pas accepter
la différence.
Que l'on me comprenne bien :
je suis favorable à l'épanouissement
des religions, comme au droit
de chacun de ne pas en avoir,
ou d'en changer. C'est ma conception
de la laïcité. Et
à ce titre, en tant que
ministre de l'Intérieur
pendant quatre ans, j'ai autorisé
l'ouverture d'un nombre sans
précédent de mosquées
en France, car l'Islam est désormais
notre deuxième religion
et il doit être possible
à tous ceux qui le souhaitent
de vivre leur foi dans la dignité
et la tolérance. Plus
qu'aucun autre, j'ai contribué
à l'émergence
d'un Islam de France. Et c'est
pour cette raison même
que je plaide avec conviction,
la même, pour qu'en terre
d'Islam, il soit possible de
pratiquer sa religion, quelle
qu'elle soit, dans la dignité
et la tolérance.
Comment ceux qui réclament
l'ouverture de mosquées
en France pourraient-ils refuser
l'ouverture d'églises
partout où celle-ci serait
justifiée ? La diversité
n'est pas bonne chez nous et
mauvaise chez les autres. La
diversité c'est partout.
Et naturellement si la France
veut être écoutée
qu'elle donne l'exemple elle
est prête à le
faire. Mais la diversité
et la réciprocité
ça va ensemble.
Et d'ailleurs au fond, ce qui
est en cause au Liban, n'est-ce
pas justement la survie, en
tant qu'Etat souverain et indépendant,
d'un peuple qui, à travers
l'histoire, a offert au monde
le plus bel exemple de la cohabitation
harmonieuse, dans la tolérance
et le respect, des grandes religions
monothéistes ?
Si c'est ce pays que l'on veut
faire mourir, la France sera
au côté de ce pays
pour l'aider à vivre.
Parce que ce qui se joue au
Liban va plus loin encore que
le seul Liban.
La dernière novation
de notre politique étrangère
porte sur la construction d'un
ordre mondial adapté
à l'émergence
de puissances nouvelles et capable
de traiter efficacement les
défis du XXIème
siècle. Aux Nations unies,
je souhaite une relance énergique
des réformes, à
commencer par celle du Conseil
de sécurité, qui
doit être élargi,
chacun le sait, dans les deux
catégories de membres.
Ce n'est pas une question de
tempérament, c'est simplement
une question de bon sens. Et
tout doit être fait pour
que le processus de Bali, seul
cadre légitime pour prendre
des décisions et conclure
un accord, aboutisse, en décembre
2009, à la signature
d'un traité à
la hauteur de l'enjeu colossal
auquel l'Humanité toute
entière est confrontée
avec le réchauffement
climatique.
La réforme du Fonds monétaire
international n'est pas moins
nécessaire et je suis
heureux qu'un Français
ait été porté
à sa tête pour
conduire ce changement indispensable
; pour mieux refléter
dans l'institution le poids
économique des principales
puissances, notamment des grandes
économies émergentes
; pour traiter enfin, je l'espère,
avec d'autres institutions compétentes,
de sujets majeurs comme celui
de la rente, Monsieur le Président
Diouf, cette rente que j'ai
placée au coeur de ma
première intervention
devant l'Assemblée générale
des Nations unies, en septembre
dernier. Les monarchies pétrolières
ont pris l'heureuse initiative
de créer un Fonds pour
aider les pays les plus pauvres
à acquitter la facture
énergétique et
je souhaite que les grands groupes
pétroliers et miniers
qui bénéficient
de profits s'apparentant à
une rente, alimentent, à
leur tour, un Fonds semblable.
Ce n'est pas pour nous faire
plaisir, c'est simplement pour
réfléchir. Si
demain des pays se révoltent
parce que la pauvreté
et l'injustice leur deviennent
insupportables, ceux-là
même qui font aujourd'hui
des profits considérables
seront les premiers à
voir les sources de profits
détruites. Il n'est pas
interdit de réfléchir
en ce début de XXIème
siècle, à ce qu'est
qu'un ordre mondial, politique
et économique raisonnable.
Et je le dis avec la même
force : le G8 devra changer,
lui aussi. Il reste un instrument
incomparable de concertation
informelle et d'impulsion. Mais
qui ne voit que ce G8 doit être
élargi à la Chine,
à l'Inde, au Brésil,
au Mexique et à l'Afrique
du Sud, qui se sont d'ailleurs
rassemblés dans le G5
? Alors d'accord, progressivement.
Faisons en trois fois ce que
l'on pourrait faire en une,
puisqu'il faut être patient
et qui ne voit que la patience
justifie tant de drames à
travers le monde, alors qu'il
n'est que temps d'agir ? Alors
il faudra du temps, moins qu'on
le dit. Mais je souhaite que,
dès le prochain sommet,
début juillet au Japon,
nous fassions un pas significatif
dans cette direction.
Je suis persuadé qu'en
exprimant cette position, la
France exprime une position
de bon sens. Comment parler
des affaires du monde en ignorant
rien de moins que deux milliards
et demi d'habitants du monde.
On peut réfléchir,
la France n'est dans les mains
d'aucun pays quand elle se fait
l'avocate de la Chine, de l'Inde,
du Brésil, du Mexique
et de l'Afrique du Sud. Mais
franchement, aller parler des
grands sujets du monde sans
avoir à la table un seul
pays africain, sans avoir à
la table un seul pays d'Amérique
du Sud. Si l'on veut bien réfléchir
un petit peu et, en ignorant
et l'Inde et la Chine, on doit
se dire que c'est drôlement
amusant que cela fonctionne
malgré tout. Je l'ai
dit de façon franche
parce que je le pense profondément.
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Dans ce contexte, quelles doivent
être les priorités
de l'action internationale de
la France en 2008 ?
L'Union européenne d'abord
avec, après celle de
nos amis slovènes, la
Présidence française,
au second semestre et je veille,
Cher Jean-Pierre Jouyet, à
saluer la Présidence
de nos amis slovènes.
Au-delà de la préparation
de la mise en oeuvre du Traité
simplifié et du chantier
de la défense, avec Bernard
Kouchner et Jean-Pierre Jouyet,
nous souhaitons que l'Europe
progresse dans des domaines
qui préoccupent les Européens.
Et si l'Europe se mettait désormais
au service des peuples d'Europe
?
Le climat, pour lequel l'Union
devra préciser comment
elle compte décliner
les engagements des 27 pays
membres pour assurer le succès
de la négociation de
Bali. Avec le Grenelle de l'environnement,
la France s'est engagée
dans l'invention d'un nouveau
modèle de croissance
; c'est une démarche
semblable que nous devrions
adopter au niveau européen.
D'ailleurs, quel serait le poids
de la parole de la France si
elle disait aux autres, notamment
à nos amis américains
: faites ce que nous ne sommes
pas capables de faire ? Nous
voulons faire en nous imposant
des règles plus sévères
que les autres, pour vous engager
à faire avec nous parce
que -ne le répétez
pas- mais nous habitons sur
la même planète
et la montée des océans,
elle nous emportera tous si
nous ne prenons pas garde.
L'énergie sera une autre
priorité pour mieux assurer
notre solidarité par
l'interconnexion croissante
des réseaux, et notre
indépendance en développant
systématiquement la diversification
de nos productions comme de
nos fournisseurs.
L'immigration qui n'est pas
un gros mot, avec l'adoption,
par les 27, d'un "pacte
européen" définissant
de grands principes, fixant
des objectifs tels qu'un régime
européen de l'asile,
et mettant en oeuvre des moyens
d'action communs.
L'agriculture enfin, pour laquelle
nous rechercherons, dès
cette année, un accord
sur les principes qui permettront
une véritable "refondation"
de la PAC de l'après-2013.
L'Union devra également
assumer davantage ses responsabilités
internationales, du Tchad avec
le déploiement en février
de la force européenne,
aux Balkans, avec la délicate
gestion de la transition au
Kosovo. Parce que le statu quo
n'y est plus une option viable,
et parce que les voies de la
négociation ont toutes
été explorées
sans l'ombre d'un succès.
L'Union devra mettre en oeuvre,
dans l'unité et avec
fermeté, la seule solution
praticable : celle qui est sur
la table. Mais elle devra aussi
offrir aux pays de la région,
et notamment à la Serbie,
des perspectives crédibles
de rapprochement et d'intégration
dans la famille européenne.
Ils sont européens, et
il faut en tirer des conséquences.
2008 sera aussi l'année
du lancement d'un grand projet
de civilisation : l'Union pour
la Méditerranée,
afin de faire vivre entre tous
les peuples riverains la paix,
l'entente, la coopération
sur la base de projets concrets.
Le sommet proposé à
Paris, les 13 et 14 juillet,
en présence de tous les
membres de l'Union, permettra
d'ouvrir les premiers chantiers
concrets.
Cette grande ambition sera facilitée
si, comme prévu à
Annapolis, 2008 devient l'année
de la création de l'Etat
Palestinien, aux cotés
de l'Etat d'Israël.
Je dis 2008 parce que je ne
vois pas, là-aussi, pourquoi
il faudrait attendre. Plus d'un
demi-siècle de souffrances,
de tous les côtés,
est-ce que ce n'est pas suffisant
pour enfin décider de
passer à l'action ? Je
ne sous-estime pas les difficultés
mais croit-on que les difficultés
seront moindres dans dix ans
? Elles seront pires. Et le
succès éclatant
de la conférence des
donateurs de Paris a démontré
l'attente et l'engagement de
la communauté internationale
toute entière. Je me
rendrai au Proche-Orient au
printemps pour affirmer avec
force notre soutien aux deux
principaux négociateurs
: le Premier ministre Ehud Olmert
et le président Mahmoud
Abbas, avec un message simple
: la paix est possible ! Vos
deux peuples l'attendent ! Eh
bien, prenez tous les risques
au service de la paix ! Et c'est
quand même plus positif
de prendre tous les risques
au service de la paix que de
les accumuler tous au service
de la guerre.
Et c'est aussi maintenant qu'il
faut sortir le Liban d'une crise
qui n'en finit pas et elle n'en
finit pas - j'appellerai un
chat, un chat - parce que cette
crise est alimentée de
l'extérieur. La Ligue
arabe, à l'unanimité,
a adopté un plan de règlement
qui rejoint complètement
les idées avancées
par la France.
Il faut, sur cette base, que
chacun assume ses responsabilités,
à l'intérieur
comme à l'extérieur
du pays, et que la communauté
internationale juge chaque acteur
sur ses actes. La France restera
engagée aux cotés
des Libanais, je précise,
de tous les Libanais.
Sur l'Iran et son programme
nucléaire, vous connaissez
la position de la France. Rien
de ce qui s'est passé
depuis ne me conduit à
modifier mon jugement et donc
l'approche de la France. Cette
approche est faite de fermeté
car les sanctions sont nécessaires
pour convaincre les dirigeants
iraniens de revenir à
la table de négociation
et, en même temps, de
dialogue, engagé à
mon niveau, car notre objectif
n'est nullement le changement
de régime, mais au contraire
l'insertion de l'Iran, dans
sa région, en acteur
positif, dès lors qu'il
respecterait la loi internationale.
C'est son intérêt,
comme il est de son intérêt
d'apaiser aujourd'hui les tensions
entre Sunnites et Chiites, de
l'Irak au Liban, ou d'éviter
demain une nouvelle "talibanisation"
de l'Afghanistan qui n'en a
vraiment pas besoin.
J'évoquais il y a quelques
instants notre monde en transition,
où deux grands défis,
ceux du climat et de l'extrémisme
religieux, pourraient bien se
charger de structurer la société
internationale dans l'affrontement.
C'est bien ce qui risque d'arriver
si les Etats concernés,
par calcul ou par myopie, ne
parvenaient pas à traiter
dans l'unité le défi
d'Al Qaïda. Je suis convaincu
que les développements
au Pakistan ou en Afghanistan,
les menaces globales qu'ils
portent, appellent une concertation
entre toutes, je dis bien toutes,
les puissances qui peuvent peser
dans le bon sens sur les cours
des choses. Nous avons besoin
de tout le monde.
En accord avec le président
Karzai, la France accueillera
la prochaine conférence
de soutien à l'Afghanistan
et y renforcera son engagement.
Je remercie Bernard Kouchner
de cette initiative. La France
sera en initiative aux côtés
du Pakistan, gravement déstabilisé
après l'assassinat monstrueux
de Benazir Bhutto et je recevrai
le président Musharraf
à Paris dans quelques
jours.
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Il est enfin un continent qui
occupe une place à part
dans le coeur des Français
: l'Afrique. Plus qu'aucun autre
pays européen, la France
s'en sent proche. Peut-être
est-ce cette proximité
même qui nous rend difficile
un constat simple : l'Afrique
a changé et la relation
de la France avec l'Afrique
doit aussi changer.
Bien sûr, la France restera
l'avocat le plus déterminé
de l'Afrique, en Europe et dans
les grandes institutions internationales.
La France se battra pour que
soient durables les progrès
de la paix, des Droits de l'Homme,
de la croissance économique
indissociables des Objectifs
du Millénaire. Mais sur
le terrain, je souhaite une
action plus proche de la société
civile, délibérément
tournée vers la jeunesse,
soucieuse de répondre
à ses attentes. J'attends
de nos ambassadeurs des propositions
précises à cet
égard, Jean-Marie Bockel
en fera la synthèse.
Je souhaite aussi mettre en
oeuvre cette diplomatie de la
réconciliation qui me
tient à coeur en direction
de l'Angola où je me
rendrai prochainement pour sceller
avec le président Dos
Santos les retrouvailles franco-angolaises
; en direction du Rwanda, avec
l'espoir que 2008 sera l'année
du rétablissement de
nos relations ; au Soudan et
au Tchad où, avec Bernard
Kouchner, nous travaillons sans
relâche à un règlement
durable de la crise. Il y a
suffisamment de pauvreté
dans cette région du
monde pour que le Tchad et le
Soudan coexistent pacifiquement
; en Côte d'Ivoire enfin,
où la tenue d'élections
libres et garanties par l'ONU
ouvrirait la voie à une
normalisation que chacun souhaite.
2008, enfin, sera une année
de grande incertitude concernant
l'évolution de l'économie
mondiale, avec les effets cumulés
de la crise des "subprimes"
et de l'augmentation des prix
des matières premières,
notamment énergétiques.
C'est une raison supplémentaire
pour moi d'accélérer
les réformes, en France
et au niveau international,
pour provoquer le retour de
la confiance et de la croissance.
Ce à quoi, avec le Premier
ministre François Fillon,
nous nous attachons. Je vois
dans les risques économiques
internationaux une nécessité
de plus de réformer rapidement
la France. Et pas une nécessité
de moins. On ne réforme
pas parce qu'il y a de la croissance,
parce que tout est facile. On
réforme justement parce
qu'il y a des difficultés.
Et donc, plus il y a de difficultés,
plus on mettra en oeuvre de
réformes, plus il faudra
moderniser notre pays.
En l'espace d'une génération,
nous avons assisté finalement
à un rééquilibrage
sans précédent
de la répartition de
la richesse mondiale, avec le
transfert accéléré
des usines, puis des réserves
financières vers des
pays émergents. Les fragilités
actuelles contribuent à
l'intégration globale
de l'économie, dans un
mouvement dont je vous demande
de noter qu'il est l'exact opposé
de celui que nous avons connu
il y a dix ans lors de la crise
financière asiatique
: aujourd'hui, c'est l'Asie
et le Golfe qui viennent à
la rescousse de l'Occident.
Mais la leçon est la
même : l'interdépendance
de nos économies est
telle qu'aucun pays ne peut
plus agir sans prendre pleinement
en compte l'effet de ses initiatives
sur l'économie-monde.
Le moment est venu pour les
principaux acteurs, anciens
et nouveaux, d'une concertation
étroite, peut-être
discrète, pour traiter
sérieusement les deux
grandes faiblesses du système
international actuel : la première,
c'est la relation entre les
principales monnaies dont le
déséquilibre persistant
est dangereux pour tous. Ce
n'est pas une obsession, c'est,
là encore, une question
de réflexion et de bon
sens et je reprendrai volontiers
l'expression de nos amis chinois
sur le développement
harmonieux. Je souhaite que
ce développement harmonieux
soit appliqué aux relations
entre les grandes monnaies du
monde, qui en ont bien besoin.
Et enfin, la deuxième
faiblesse de notre système,
c'est l'absence de transparence
et de règles suffisamment
contraignantes pour les fonds
et produits financiers qui peuvent
être, en cas d'accident,
une menace grave pour le monde
entier. Le monde n'a pas à
payer pour les conséquences
de quelques centaines de spéculateurs
qui ont fait n'importe quoi.
Et nous n'avons pas à
mettre la croissance du monde
en risque parce qu'à
un moment donné, on a
prêté à
des spéculateurs, plutôt
qu'à des entrepreneurs.
Avec d'autres, la France sera
en initiative sur ces sujets
dès les prochaines semaines.
Je me rendrai d'ailleurs à
Londres, le 29 janvier, avec
cette préoccupation à
l'esprit.
Vous le voyez, Mesdames et Messieurs
les Ambassadeurs, décidément,
la fatalité ne fait pas
partie de la politique française
! Comptez donc sur la France,
en 2008 et peut-être au-delà,
pour contribuer, de toutes ses
forces, aux changements nécessaires
pour que la transition actuelle
débouche sur un ordre
mondial plus juste, plus prospère
et plus pacifique.
Et je veux terminer en remerciant
l'équipe des affaires
étrangères qui,
autour de Bernard Kouchner,
Jean-Pierre Jouyet, Jean-Marie
Bockel et Rama Yade, fait un
travail que le Premier ministre
et moi-même estimons tout
à fait pertinent, au
service d'une politique internationale
dont vous avez compris que la
France n'était pas décidée
à renoncer à lui
donner une dimension universelle.
Je vous remercie.
Bonne année à
tous./.