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TRIBUNE
DU SECRETAIRE D'ETAT
CHARGE DES AFFAIRES ETRANGERES
ET DES DROITS DE L'HOMME, MME RAMA YADE,
DANS LE QUOTIDIEN "LE MONDE"
(Paris, 5 février 2008)
"Deux
femmes d'honneur"
En
proposant, lors de sa visite en Inde,
à Taslima Nasreen de se rendre
à Paris pour recevoir le prix
Simone-de-Beauvoir, le président
de la République a souhaité
exprimer à l'écrivaine
bangladaise menacée de mort par
les intégristes islamistes le
soutien de la France dans son combat
pour la liberté. Il a voulu lui
dire que la France éternelle,
celle de 1789, de Hugo, de De Gaulle,
de Simone Veil, celle de Ni putes ni
soumises, l'a entendue. La parole présidentielle
est celle de tout un peuple qui s'est
promis de porter, par-delà les
océans, ces mots qui tonnent,
jusqu'à donner le vertige aux
peuples étrangers : "liberté,
égalité, fraternité".
Le
crime de Taslima Nasreen est d'avoir
écrit que l'islam n'autorisait
pas l'humiliation des femmes : "Faut-il
que je paie le crime d'être née
femme ?" Elle paie si cher, Taslima,
obligée de quitter son pays en
1994 ; contrainte à une longue
errance qui l'a conduite en Inde, où,
en 2007, sa tête a été
mise à prix pour 500 000 roupies
par un groupe islamiste. Nous aurions
voulu la rencontrer pendant notre séjour
indien pour lui dire que la France ne
l'oubliait pas. Elle se rappelle à
notre souvenir au moment où Benazir
Bhutto est assassinée. Cet assassinat
et l'errance de Taslima Nasreen nous
rappellent que le pire peut côtoyer
le meilleur, l'obscurantisme cohabiter
avec la modernité. Pour l'avenir,
selon qu'il tranchera dans un sens ou
dans l'autre, le sous-continent indien
sera un exemple ou un cauchemar pour
le monde.
11
septembre 2007 : Ayaan Hirsi Ali est
à Paris. Notre rencontre tombe
le jour anniversaire des attentats de
New York. Ex-députée néerlandaise
d'origine somalienne, elle arrive en
France, chargée du poids d'une
fatwa qui l'a conduite à se réfugier
aux Etats-Unis. Qu'elles soient du Bangladesh
ou de la Somalie, les combattantes de
la liberté se ressemblent toutes
: chez Ayaan comme chez Taslima, la
douceur cohabite avec la hardiesse.
Taslima dit ces mots froids : "Femmes,
libérez-vous des morsures de
la peur pour vous tenir debout, droites
et fières !" Ayaan, elle,
a l'audace de celles qui jouent leur
va-tout, quand elle dit : "Vous
pouvez exprimer votre opinion, mais
votre tête sera coupée.
Vivre dans une démocratie ne
change rien à l'affaire, alors
que c'est rien de moins que la liberté
d'expression qui se joue !"
Elle
vous enchante, Ayaan, autant qu'elle
vous glace. Sa vie a été
aussi mise à prix : elle a participé
à l'écriture d'un scénario
de film sur l'islam. L'auteur du film,
Theo van Gogh, a été assassiné
en plein jour, en 2004, de huit coups
de revolver. Son meurtrier a égorgé
son cadavre et lui a planté deux
couteaux dans la poitrine. Dessus, une
fatwa adressée à Ayaan
Hirsi Ali.
Taslima,
Ayaan, deux femmes pourchassées
pour avoir osé dire leur vérité
de femmes libres. On peut les trouver
dérangeantes, excessives, sulfureuses.
On n'est pas obligé d'être
en accord avec leurs propos, mais elles
doivent avoir le droit de les tenir.
Toutes les fureurs qu'elles portent
en elles doivent être entendues
par le pays des droits de l'homme. Le
long sanglot de ces Voltaire des temps
modernes est celui de femmes qui ne
veulent pas vivre à genoux. Leur
détresse est notre humiliation.
Leur désarroi, notre remords.
Ayaan
et Taslima, que tout sépare mais
que les fatwas rapprochent, en ont toutes
les deux appelé au même
pays, la France. Pourquoi nous ? Parce
qu'un jour nous avons eu l'audace inouïe
de nous proclamer pays des droits de
l'homme. Parce qu'elles ont entendu
Nicolas Sarkozy prendre le parti des
femmes opprimées dans le monde
et annoncer courageusement que, désormais,
elles étaient françaises.
Parce qu'être français,
c'est pour elles, être libre.
C'est
à elles que les femmes françaises
ont décidé d'attribuer
le prix Simone-de-Beauvoir. Mais Ayaan
veut aussi que nous l'aidions à
assurer sa sécurité où
qu'elle soit. Taslima, elle, souhaite
que l'Inde lui accorde la nationalité
indienne. Ce que veulent ces deux femmes,
c'est la liberté de circuler
sans risquer d'être tuées.
Face
à leurs requêtes, certains
peuvent choisir le parti de la prudence,
de peur de provoquer les fondamentalistes.
Alors que la main des terroristes ne
tremble pas quand il s'agit de tuer,
le monde occidental, lui, tremblerait-il
désormais quand il s'agit d'affirmer
ses valeurs de liberté, de justice,
de solidarité ? C'est pourquoi
je propose que l'Europe fasse de l'égalité
des droits entre les hommes et les femmes
une priorité partout dans le
monde, y compris les pays musulmans.
Si nous abdiquons, nous risquons de
nous trouver dans une situation où
ce sont ces femmes isolées, venues
de pays supposés étrangers
à nos valeurs, qui les défendront
le mieux. Ne pas les soutenir, c'est
négliger nos valeurs. Les oublier,
c'est oublier qui nous sommes. Nous
sommes à un tournant civilisationnel.
Ce sera eux ou nous. Taslima et Ayaan
l'ont compris. Il est encore temps de
les sauver. Et, de nous sauver nous-mêmes./.
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