DEJEUNER-DEBAT
DU CONSEIL FRANCAIS
DES INVESTISSEURS
EN AFRIQUE (CIAN)
INTERVENTION DU
SECRETAIRE D'ETAT
CHARGE DE LA COOPERATION
ET DE LA FRANCOPHONIE,
M. JEAN-MARIE
BOCKEL
(Paris, 20 février
2008)
Les
enjeux éthiques
de l'aide publique
au développement,
en particulier
sur la gestion
transparente des
ressources naturelles
Monsieur
le Président
du CIAN, Gérard
Pélisson,
Monsieur le Président
délégué,
Anthony Boutelier,
Mesdames et Messieurs,
Nous
avions eu l'occasion,
pour un certain
nombre d'entre
vous, de nous
rencontrer avenue
Bosquet, au siège
du MEDEF, en novembre
dernier. Quatre
mois après
ma prise de fonction,
j'avais voulu
marquer, par cette
rencontre, toute
l'importance que
j'attache au dialogue
avec le secteur
privé.
Je
suis heureux de
cette nouvelle
occasion de rencontre
qui nous est offerte
et je remercie
le CIAN de m'avoir
convié
à ce déjeuner.
Le dialogue avec
vous me tient
particulièrement
à cœur,
car les entreprises
que vous représentez
sont des acteurs
à part
entière
du développement.
Dans les pays
dans lesquels
vous travaillez,
vos entreprises
ont un rôle
de premier plan
à jouer,
qui va souvent
bien au-delà
de leur simple
statut d'opérateurs
économiques.
J'ai
déjà
évoqué
devant vous mon
idée de
coalition pour
le développement,
coalition qui
doit fédérer
les efforts de
tous les partenaires
au développement,
publics et privés,
associations,
ONG, entreprises,
fondations, collectivités
locales, et bien
sûr les
représentants
de l'Etat, à
travers nos deux
principaux opérateurs
que sont la DGCID
et l'AFD.
L'AFD
est fortement
représentée
à ce déjeuner,
à la fois
l'AFD elle-même
et sa filiale
Proparco, et je
m'en réjouis.
Deuxième
rencontre avec
vous en sept mois
: c'est peu, et
certainement insuffisant.
Entre-temps, j'ai
vu un certain
nombre de chefs
d'entreprises,
qui m'ont exposé
leurs activités
sur le continent,
leurs projets,
les difficultés
qu'ils y rencontrent.
J'étais
au début
de cette semaine
à Ljubljana
pour une réunion
européenne
et Philippe Gautier,
du Medef, m'y
a accompagné.
Vous le voyez,
mes contacts avec
le monde de l'entreprise
sont réguliers.
Mais ils ne sont
pas aussi fréquents
que je le voudrais,
et sans doute
pas suffisamment
structurés.
Je
l'ai dit, ce dialogue
avec le secteur
privé est
pour moi indispensable
: je veux connaître
vos analyses,
vos idées,
vos réactions.
Je souhaite structurer
notre dialogue
sans le rendre
trop institutionnel,
sans créer
un énième
groupe consultatif
ou un comité
Théodule
de plus.
Vous
êtes des
opérationnels
des pragmatiques.
Moi aussi ! Je
pense que nous
devons réfléchir
ensemble à
la façon
de systématiser
nos échanges,
à leur
fréquence,
au cadre qui serait
le plus approprié.
Je suis à
l'écoute
de vos idées.
J'en
viens maintenant
au thème
retenu pour ce
déjeuner
débat :
les enjeux éthiques
de l'Aide publique
au développement,
en particulier
sur la gestion
transparente des
ressources naturelles.
Je suis très
heureux de traiter
de ce thème
qui me semble
fondamental. J'aurai
mauvaise grâce
à dire
le contraire :
c'est moi qui
l'ai proposé.
Merci au CIAN
de l'avoir retenu.
Je
voudrais aujourd'hui
poursuivre avec
vous la réflexion
que j'ai engagée
lors de mon discours
de vœux,
sur la nécessité
de faire de la
bonne gouvernance
une exigence non
négociable
dans notre aide
au développement.
Pas par une vision
moralisatrice
des choses, encore
que cette exigence
éthique
soit déjà,
en soi, un argument
valable, mais
d'abord pour une
raison d'efficacité.
Je
l'ai dit dans
l'interview de
votre rapport
2008 : chaque
fois que la corruption
empêche
les investissements,
le développement
recule. Mon premier
objectif, c'est
une aide au développement
efficace. Le premier
frein au développement,
c'est la mauvaise
gouvernance, le
gaspillage des
ressources, la
prédation,
l'insécurité
juridique qui
décourage
les investisseurs,
nationaux ou étrangers.
Pour
pouvoir tenir
ce discours d'exigence
à nos partenaires
africains, il
nous faut nous-mêmes
être irréprochables.
En Afrique, certains
de nos compatriotes
ne le sont pas.
Leur collusion
avec les pratiques
que nous dénonçons
enlève
sa force et sa
crédibilité
à notre
discours. Même
s'ils agissent
à titre
strictement individuel,
leur comportement
jette le doute
et parfois le
discrédit
sur l'ensemble
de nos actions.
De
la même
façon que
les agissements
des aventuriers
de l'Arche de
Zoé ont
menacé
la crédibilité
de tous les opérateurs
humanitaires,
les agissements
des derniers survivants
de la Françafrique
sèment
le doute sur les
intentions de
tous les opérateurs
économiques
français.
Je l'ai dit en
janvier, je le
redis aujourd'hui
: la Françafrique
est moribonde
et il faut signer
son acte de décès.
Je
souhaite une modernisation
de nos relations
avec le continent
africain. Le président
de la République,
lors de ses vœux
au corps diplomatique,
a réaffirmé
sa volonté
de voir s'opérer
ce changement.
Il m'a chargé
de lui faire des
propositions en
ce sens, notamment
en écoutant
la société
civile et la jeunesse
africaines : cette
consultation est
en cours. Je compte
évidemment
y associer nos
entreprises présentes
en Afrique.
Comme
vous, j'ai la
conviction que
notre pays doit
rester un partenaire
important de l'Afrique.
Nous y avons intérêt
et nous en avons
les moyens. Les
pays africains
le souhaitent
et nos partenaires
européens
nous y encouragent.
Je
veux que les comportements
transparents et
respectueux de
l'Etat de droit
qui sont ceux
de vos entreprises
deviennent la
règle pour
tous les opérateurs
économiques
présents
en Afrique, qu'ils
soient français,
européens,
américains,
asiatiques, indiens
ou russes…
Je
vois trois raisons
qui nous imposent
d'accorder une
plus grande attention
aux questions
de transparence
et d'équité
dans nos relations
commerciales et
industrielles.
1.
C'est une exigence
croissante des
sociétés
civiles du Sud,
relayées
par les sociétés
civiles du Nord.
Elles demandent
plus d'aide, mais
également
une meilleure
gestion des Etats,
un développement
plus équitable
et une meilleure
répartition
des richesses.
2.
L'aide publique
ne prend tout
son sens que si
elle est relayée,
au plus tôt
et au mieux, par
les ressources
fiscales des Etats.
Financer la construction
d'écoles,
nous savons le
faire, mais financer
leur entretien
et les salaires
des enseignants,
c'est au budget
de nos partenaires
de le faire. Et
à cet égard,
ils ont de nouvelles
opportunités.
3.
La dynamique économique
mondiale est porteuse
d'opportunités
nouvelles que
cette fois l'Afrique
peut et doit saisir,
grâce aux
progrès
de la gouvernance,
de la stabilité
économique,
de la formation
de ses élites
et surtout d'une
compétition
plus ouverte entre
les économies
du monde.
La
première
opportunité,
c'est la hausse
des cours des
matières
premières
minérales,
qui donne à
de nombreux pays
africains les
moyens de leur
développement.
Il faut évidemment
une répartition
équitable
de la rente entre
les pays producteurs
et les entreprises
exploitantes.
De
nouveaux partenaires
de l'Afrique entrent
en scène
: la Chine, l'Inde,
la Malaisie, le
Brésil,
d'autres encore.
Tant mieux ! L'Afrique
n'est la chasse
gardée
de personne, elle
n'appartient à
personne d'autres
qu'aux Africains
eux-mêmes,
et la France ne
réclame
aucune exclusivité.
Ces
nouveaux partenaires
commerciaux de
l'Afrique ont
des besoins en
matières
premières
tels qu'ils pratiquent
une concurrence
acharnée
qui ne va pas
forcément
de pair avec une
réelle
transparence,
même si,
dans leurs déclarations
officielles, les
meilleures intentions
du monde sont
exprimées.
Nos partenaires
africains sont
bien conscients
que derrière
les déclarations
d'amitiés
de la coopération
Sud-Sud, il s'agit
d'abord et avant
tout d'une âpre
négociation
commerciale.
La
compétition
ne nous fait pas
peur, nos entreprises,
vos entreprises,
sont concurrentielles
et parfaitement
capables de remporter
des marchés.
A condition que
le match se fasse
à la loyale,
en respectant
des règles
du jeu claires.
C'est notre intérêt,
c'est aussi et
surtout celui
des pays producteurs
eux-mêmes.
Nous
avons conscience
que nous entrons
dans une nouvelle
ère dans
laquelle la demande
de transparence
et d'équité
rejoint l'intérêt
bien compris de
nos entreprises,
inquiètes
de la compétition
déloyale
de certaines nouvelles
venues. Il y a
une volonté,
au Nord comme
au Sud, d'amorcer
enfin des cercles
vertueux de croissance
et prospérité.
Il
reste à
transformer cette
conscience en
actes : sans engagements
internationaux,
sans institutions,
l'embellie sera
éphémère.
L'Afrique a connu
depuis 20 ans
des conflits liés
aux ressources
minérales,
pétrole,
diamant, coltan,
or. Ses bois ont
été
exploités,
sans doute de
manière
moins irresponsable
que dans d'autres
parties du monde,
mais non sans
dégâts.
C'est
pourquoi, la France
doit prendre toute
sa place dans
l'ensemble des
mécanismes
et initiatives
de la communauté
internationale
qui contribuent
à l'instauration
de règles
nouvelles. La
France, à
chaque occasion,
doit inviter les
nouveaux partenaires
de l'Afrique à
adhérer
à ces mécanismes,
que notre coopération
bilatérale
soutient.
J'en
rappelle brièvement
les principaux
:
Dans
le secteur des
ressources minérales
et pétrolières
1.
L'initiative pour
la transparence
dans l'industrie
extractive, ITIE
(c'est l'acronyme
français,
que je préfère
évidemment
à l'EITI
du sigle anglais
!)
Lancée
en 2003 par Tony
Blair, nous en
finançons
le secrétariat
(800 000 euros).
La plupart des
grandes entreprises
françaises
ont adhéré
à cette
initiative. Il
ne faut pas sous-estimer
la difficulté
de la démarche
qui implique de
la part des Etats
autant que des
compagnies une
transparence des
flux financiers
et de matières
premières.
La France soutient
au G8 la consolidation
de ITIE en s'opposant
à son extension
à d'autres
secteurs d'activités
que le pétrole
et les mines.
2.
Le processus de
Kimberley pour
la certification
de l'origine des
diamants bruts
Ce
processus a été
lancé en
2000, afin de
contribuer à
la transparence
dans les circuits
commerciaux, pour
lutter contre
les diamants du
sang, les "blood
diamond"
dont le trafic
finance les guerres
civiles. Les premiers
résultats
de cette démarche
sont très
encourageants.
La
France a aidé
le Congo Brazzaville
à clarifier
ces activités
dans ce secteur,
pour lui permettre
de réintégrer
le processus après
plusieurs années
de suspension.
Nous cofinançons
(200 000 euros)
avec le Cameroun
le processus qui
lui permettra
d'intégrer
le processus d'ici
un à deux
ans.
3.
La renégociation
des contrats
En
l'Afrique de l'Ouest,
la France suit
avec intérêt
une initiative
de la Banque mondiale
pour la mise en
place d'une facilité
pour aider à
négocier
(ou renégocier)
les conventions
et contrats d'exploitations
qui lient les
pays de cette
région
aux sociétés
industrielles
transnationales.
Un forum, auquel
l'AFD et la DGCID
ont participé
vient de se tenir
à Conakry
les 11 et 12 février.
En
Afrique centrale,
nous suivons avec
attention le processus
d'évaluation
de l'ensemble
des contrats miniers
en RDC qui créera
une obligation
d'alignement aux
nouveaux partenaires
de ce pays.
4.
Ces démarches
internationales
doivent être
soutenues par
le renforcement
des capacités
des cadres des
administrations
et des entreprises
des pays africains
La
formation reste
un enjeu crucial
car la compétence
des partenaires
est un facteur
clé de
la gouvernance,
même si
cela n'est pas
suffisant. Nous
avons pour cela
en France nos
écoles
des mines et un
Centre d'Etudes
supérieures
des matières
premières
(le CESMAT), qui
reçoit
une centaine d'élèves
étrangers
par an, avec le
soutien de la
DGCID.
Nous
avons aussi des
programmes de
coopération
cofinancés
par des entreprises
françaises
(Total en Angola).
La formation de
personnels directement
par les entreprises
participe évidemment
à cet effort
(je pense à
AREVA au Niger).
Dans
le secteur des
ressources forestières.
La
forêt est
un secteur où
les critères
de durabilité
sont et seront
des avantages
compétitifs.
1.
La France est,
depuis longtemps,
fortement impliquée
dans la gestion
durable des forêts
en Afrique, particulièrement
en Afrique centrale.
A ce titre, nous
soutenons le processus
sur la gouvernance
forestière
et l'application
des lois forestières
(FLEGT), et comme
les autres Etats
membres de l'Union
européenne,
les dispositions
liées au
commerce des bois
tropicaux. Ce
processus repose
sur des accords
de partenariat
avec les pays
exportateurs,
à même
de certifier la
légalité
des bois exportés
vers l'Union européenne.
Cela suppose sur
place un réel
engagement, tant
des administrations
forestières
que des exploitants
forestiers sur
le respect des
réglementations
et la traçabilité
des bois.
2.
La France, via
les interventions
de l'AFD, soutient
les entreprises
qui en Afrique
développent
un réel
savoir-faire en
matière
de gestion durable
des forêts.
Nous attendons
des entreprises
qu'elles soient
moteur et source
de réponses
techniques durables.
L'aménagement
forestier est
le cœur de
notre coopération
en matière
de gestion durable
des forêts.
C'est
la seule voie
soutenable sur
le long terme
pour l'exploitation
des ressources
ligneuses des
forêts naturelles.
Dans ce domaine,
je veux saluer
l'action des sociétés
forestières
françaises,
souvent pionnières
et exemplaires,
je pense notamment
à la société
Rougier qui, je
crois, est présente
aujourd'hui.
Dans
le secteur du
tourisme
Le
tourisme est un
des secteurs dont
la croissance
est la plus soutenue
dans la durée
depuis deux décennies.
Le bénéfice
en terme de développement
dépend
grandement des
formes qu'il prend,
de son insertion
dans une dynamique
locale.
1.
La France a été
à l'origine
d'un groupe de
travail international
sur le tourisme
durable auquel
participe les
entreprises françaises
du secteur avec
le programme des
Nations unies
sur l'environnement.
Il s'agit de promouvoir
les meilleures
pratiques de tourisme
durable.
2.
La DGCID soutient
le réseau
international
des acteurs du
tourisme solidaire
qui se réunissent
depuis 2003 tous
les deux ans dans
un pays du Sud.
La prochaine réunion
aura lieu sur
notre proposition
au Mali en octobre
2008. Les collectivités
locales françaises,
à l'initiative
de la DGCID et
de la région
Auvergne, ont
constitué
une plate-forme
de partenariat
en la matière.
*
*
*
Voilà,
rapidement évoqué,
nos principales
interventions
dans ce domaine
de la gouvernance
que j'estime d'une
importance primordiale.
La
France a des intérêts
en Afrique, et
notre diplomatie
a légitimement
pour objectif
de défendre
ces intérêts.
Le premier de
nos intérêts,
c'est que l'Afrique
devienne un continent
fort afin d'être
le partenaire
fiable qu'elle
a vocation à
être.
Acteur
croissant des
relations internationales,
une Afrique en
développement
sera un des moteurs
de la croissance
mondiale. A l'inverse,
nous le savons
tous, une Afrique
instable et pauvre
sera porteuse
d'insécurité,
pour elle-même
et pour le reste
du monde.
Il
s'agit d'un intérêt
bien compris,
d'un intérêt
d'Etat, parfaitement
avouable, donc
d'une politique
qui se fait dans
la transparence.
C'est en disant
clairement les
choses et en les
décidant
ensemble avec
les Africains
que nous construirons
une relation franco-africaine
rénovée,
respectueuse,
et un partenariat
gagnant-gagnant
avec ce grand
continent.
C'est,
je le sais, le
sens du message
que le président
portera la semaine
prochaine, lors
de son second
déplacement
en Afrique, dans
lequel je l'accompagnerai.
Place
maintenant au
dialogue, car
je suis venu pour
avoir avec vous
un échange,
pour vous écouter,
et pour enrichir
mon expérience
et ma réflexion
en la partageant
avec vous.
Je
vous remercie./.